17 janvier 2018
Portrait d'un illustre Belœillois
Stéphane Venne, auteur, compositeur et pionnier
Par: Olivier Dénommée
Stéphane Venne déplore la mode, tenace, des auteurs-compositeurs-interprètes. «C'est comme si, au hockey, on nous demandait d'être capable d'être attaquant, défenseur et gardien de but. Je n'en connais pas beaucoup qui seraient bons dans toutes les positions!»
Photo: François Larivière

Stéphane Venne déplore la mode, tenace, des auteurs-compositeurs-interprètes. «C'est comme si, au hockey, on nous demandait d'être capable d'être attaquant, défenseur et gardien de but. Je n'en connais pas beaucoup qui seraient bons dans toutes les positions!» Photo: François Larivière

Difficile de nier l’impact de certaines grandes chansons québécoises intemporelles, que ce soit «Le début d’un temps nouveau», «Le temps est bon», «Il était une fois des gens heureux», ou encore «Et c’est pas fini», chanson phare de la première cuvée de Star Académie. Toutes ont été écrites et composées par Stéphane Venne, résident de Belœil de longue date.

Originaire de Verdun, l’homme de 76 ans a été intronisé en septembre dernier au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens, en même temps que Beau Dommage, Neil Young et Bruce Cockburn. Puis la Ville de Belœil, le considérant comme un citoyen exceptionnel, l’a invité à signer son livre d’or.
Stéphane Venne ne pouvait pas imaginer son impact sur la chanson québécoise, qui n’existait simplement pas encore à l’époque. «Au moment où j’ai été saucé dans la musique, dans les années 40 et 50, il n’y avait pas de chanson québécoise, à part Félix Leclerc qui commençait», rappelle Stéphane Venne, qui a commencé la musique à l’adolescence «pour faire flipper les filles».
Fort d’une vaste culture musicale – ses parents écoutaient autant de la chanson française que de la musique américaine ou de l’opéra –, Stéphane Venne s’est lancé professionnellement dans le monde de la musique dès ses 18 ans, dans les boîtes à chansons. Initialement obligé d’interpréter ses propres compositions, tout a changé lorsque sa chanson «Un jour, un jour» a été choisie entre 2200 candidatures pour devenir le thème de l’Expo 67: la notoriété de M. Venne a explosé et il a enfin pu se concentrer sur l’écriture.

Les pionniers
Il n’est toutefois pas le seul à avoir émergé dans les années 1960. «S’il y a assez de gens qui, musicalement, ont les mêmes influences et qui décident d’arrêter d’essayer d’imiter les autres pour faire ce qui vient naturellement, ça donne la vague d’auteurs des années 60: Jean-Pierre Ferland, Gilles Vigneault, Claude Léveillée, Raymond Lévesque…», énumère Stéphane Venne. Il résumerait la chanson québécoise comme un hybride entre la chanson française et l’énergie américaine, sans vraiment leur ressembler. «L’arrivée massive des jeunes baby-boomers a permis l’émergence d’une nouvelle sorte de chanteurs qui n’existaient pas avant. Il y avait un désir pour les jeunes d’essayer quelque chose de différent d’Édith Piaf ou de Frank Sinatra.»

La recette
L’auteur d’environ 400 chansons considère qu’une certaine «formule technique» permet aux bonnes chansons d’être reconnaissables tout en se distinguant des autres. «Je pense que l’auteur-compositeur le plus important des 50 dernières années est Paul McCartney. À quoi pouvait-on comparer des chansons comme « Yesterday » à l’époque? À rien!» Les bons compositeurs créent des chansons qui n’ont pas «juste une bouchée» à offrir. Et pour M. Venne, la durée d’une chanson prime son succès instantané. «Et c’est pas fini» en est l’exemple parfait.

Un hymne
«Julie Snyder m’a appelé en 2003, se souvient-il. Elle m’a demandé la permission d’utiliser ma chanson pour une nouvelle émission. Elle me disait que c’était un concept suicidaire parce que ça coûtait les yeux de la tête et qu’elle n’avait aucune idée si ça allait fonctionner.» Plus de 550 000 albums vendus plus tard, plus personne ne doutera du potentiel de Star Académie ni de celui de la vieille «chanson d’amour», reprise comme un véritable hymne rassembleur. Autre anecdote: «J’ai rencontré les participants durant l’aventure. Ils pensaient que j’avais écrit « Et c’est pas fini » trois mois avant l’émission. C’était plutôt 30 ans avant!»
M. Venne a par la suite collaboré avec Marie-Élaine Thibert, s’occupant de son premier album solo, écoulé à 350 000 exemplaires. «Durant la tournée, je venais pour l’accompagner seulement au piano sur « Le tour de l’île » de Félix Leclerc. On a fait 140 spectacles en une année et chaque fois, on recevait une ovation. Ça prend des couilles pour commencer avec presque rien, mais ça te donne de l’espace pour croître», illustre Stéphane Venne.

«Un autre que moi»
Enfin intronisé au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens pour l’ensemble de son œuvre, Stéphane Venne est demeuré très humble. «Si on m’avait donné cette reconnaissance il y a 30 ans, j’aurais été bien content. Là, c’est comme si on parlait d’un autre que moi!» Selon l’auteur-compositeur, les raisons évoquées pour son intronisation ne sont pas plus valides aujourd’hui qu’elles l’étaient dans les années 70. Il estime avoir composé 75% de son répertoire entre 1965 et 1975, ralentissant le rythme par la suite.

Fiertés et regrets
C’est justement au milieu des années 70 que M. Venne s’est concentré sur d’autres projets, comme la fondation de CIEL-FM à Longueuil (un échec commercial, selon le principal intéressé) et la création de ce qui deviendra la SOCAN. Dans ce dernier cas, il peut se targuer d’avoir participé de façon durable au changement de l’industrie musicale dans le Canada entier.
Il déplore toutefois l’absence d’un George Martin (le producteur des Beatles) au Québec, qui aurait permis de mieux exporter les chansons québécoises à une époque où la Belle Province était «en avance dans les mélodies et la musicalité, mais en arrière dans la production» par rapport à la France.
Il espère aussi voir un jour l’émergence d’un nouveau concours de chansons, puisqu’il n’en existe aucun à l’heure actuelle. «Le Festival international de la chanson de Granby est un concours de chanteurs, pas de chansons!», tranche-t-il. Un concours anonyme comme celui de l’Expo 67 pourrait, espère-t-il, voir naître une nouvelle génération d’auteurs-compositeurs.
Même à 76 ans, M. Venne travaille toujours au service de l’eau de la Ville de Montréal, aux communications stratégiques. Une vocation presque naturelle pour l’artiste. «Il n’y a pas beaucoup de différences entre écrire des chansons et faire des communications industrielles et commerciales. L’enjeu est le même: intéresser les gens, et si possible les faire réagir d’une certaine façon.»
Une heure, deux cafés et une interruption par un admirateur plus tard, il est d’ailleurs retourné au travail.

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