22 décembre 2016
L’ombre dans le couloir
Par: Vincent Guilbault
Un départ précipité

Un départ précipité

OPINION. J’ai toujours cette image de moi jeune, couché dans le lit superposé, la porte de la chambre entre-ouverte. C’est la nuit, mais mes yeux se sont habitués à la noirceur. Dans le couloir, une ombre. J’ai tellement peur.

Je ne me souviens de rien, pas même de mon âge. Seulement de la peur. J’ai dû fixer l’ombre pendant une partie de la nuit. Ça ressemblait à quelqu’un. Un monstre ou un fantôme, bien évidemment. Le genre de peur paralysante qui te fait dire: ça y est, mon tour est venu.

Des fois, mes enfants ont peur d’aller dans leur chambre pour aller chercher un jouet. Parfois, je chiale. «Voyons, le soleil n’est même pas couché, il ne fait pas vraiment noir. Vas-y!»

Souvent, je finis par me dire qu’il y a sûrement une ombre, un «monstre» en dessous du lit, un toutou malveillant avec un regard froid et meurtrier. Alors je me lève et j’accompagne mes enfants pour les sécuriser. Parce que je ne tolère pas l’idée de savoir que mes enfants ont peur. Le pire sentiment du spectre des émotions humaines.

Même la plus petite peur est traumatisante. J’ai oublié plein de beaux souvenirs, mais je me souviens encore de cette ombre qui épiait mon sommeil.

Dans une entrevue, une intervenante avait dit à ma collègue que certains enfants de la Syrie accueillis à Saint-Hyacinthe avaient peur dans une de nos écoles lorsque les avions passaient au-dessus d’eux. Ils ont peur des bombes.

Des enfants! Je répète; des enfants ont peur des avions à cause des bombes. Moi, j’avais peur d’une ombre dans le couloir. J’avais assez peur qu’aujourd’hui, je m’efforce de protéger mes enfants de ces petites peurs. Lorsque je lis que des enfants craignent la mort parce qu’ils ont entendu des obus exploser dans leur village ou dans leur quartier, ça me met tout à l’envers. J’ai le goût d’aller dans une école, de prendre un de ces enfants dans mes bras et de lui dire «Ça va maintenant, c’est terminé! Il n’y a pas de bombe. Ce n’était qu’une ombre dans le couloir».

Lorsque j’entends des gens, encore aujourd’hui, se plaindre de l’arrivée de migrants, j’essaie de les comprendre. J’essaie de saisir leur argumentaire sur l’arrivée de l’islam, sur l’aide qu’on leur donne, sur leur apprentissage du français. Je comprends tout ça.

Mais dans le fond, ça n’a pas d’importance. Des enfants ont peur et pour moi, ça me suffit.

Pour s’informer:

Une nouvelle vie après la Syrie

Une belle expérience

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