19 août 2020
Le bleu et le mauve
Par: Vincent Guilbault

Vincent Guilbault

Ça m’a fait du bien de voir le sourire de la jeune Marjorie Lapointe sur les clichés pris par notre photographe. Ça déculpabilise un peu, j’ai l’impression. Pas moi. Je n’ai rien à voir avec son accident sur la 116. Mais nos décideurs, élus ou fonctionnaires, doivent souffler un peu. Marjorie va bien aujourd’hui.

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Oui, elle va bien. Mais pas tant.
Pas tant physiquement. La reconstruction de son corps n’est pas terminée. Elle peine encore à marcher. Mais au moins, elle marche. Elle n’y croyait pas au début, mais elle aura fini par poser un pied devant l’autre.
Pas tant émotionnellement non plus. Elle est craintive, hypervigilante. Elle est traumatisée, n’ayons pas peur des mots. Nous le serions pour moins.
Et ce n’est pas pour culpabiliser personne que le journal a décidé de ressortir les photos de Marjorie dans les jours suivant son accident. La photo avec les bras dans le plâtre et le fauteuil roulant, le regard fuyant. La photo avec le bleu et le mauve sur son visage tuméfié. Le visage d’une fille qui a reçu une voiture en pleine gueule en traversant la rue.

La jeune piétonne s’est retrouvée avec les bras et les jambes dans le plâtre.
Photo gracieuseté

La sagesse me pousserait à prendre un pas de recul. Ne pas condamner rapidement, ne pas sauter aux conclusions, ne pas généraliser. Surtout, ne pas faire dans le spectaculaire. Justement, ne pas brandir le visage bleuté en criant « VOILÀ! », il faut agir.
Sauf qu’il faut agir. Oublier un peu les statistiques. Oui, seulement trois piétons ont été victimes d’un accident depuis 2014 à cette
intersection, là où des centaines de voitures circulent. Oui, nous sommes loin de l’hécatombe. Trois, c’est presque une marge d’erreur statistique. Une erreur de calcul.
Mais je suis persuadé que Marjorie se fout pas mal des « statistiques » lorsqu’elle prend une marche avec son chien et que ses jambes lui font mal. Pour elle, son accident n’est pas une erreur de calcul.
C’est pour ça qu’on ressort la photo. Pour arrêter de penser un peu comme un fonctionnaire et penser un peu comme une personne sensible. Constater que l’inaction peut parfois se traduire par des fractures physiques et mentales.
Allons au-delà des chiffres. Nous n’avons besoin d’aucune étude de circulation pour nous confirmer ce que plusieurs automobilistes nous disent depuis des années : l’intersection Maple et 116, c’est du gros n’importe quoi. Un endroit où même le geste galant de laisser passer une jeune femme en premier sur la chaussée peut être fatal. Un endroit où l’on retrouve une gare et une école pas très loin.
Je comprends le désarroi des élus et fonctionnaires de
McMasterville qui doivent courir après le ministère des Transports depuis décembre. Car oui, l’accident est survenu en décembre 2019. Vous savez, avant la COVID-19. Ça fait plus de huit mois.
En entrevue, le maire Martin Dulac rappelle que la Ville demande au MTQ d’intervenir depuis 2018. La Ville a même proposé de réaliser les travaux, mais s’est butée à un refus. « On est aux limites de ce qu’on peut faire. […] Ça ne bouge pas aussi vite qu’on le voudrait. Ce n’est pas de notre ressort. C’est un dossier que l’on continue de suivre », dit-il en entrevue.
Je le comprends, que pourrait-il faire? Réaliser les travaux illégalement et envoyer la facture au Ministère. Ben non, impensable. Non?
Merci Marjorie pour ton témoignage. Si ça te convient, je garde les photos avec ton visage amoché dans nos archives. Si dans huit mois, rien n’a bougé, je vais les ressortir pour rappeler à nos décideurs les impacts de leurs décisions. D’ici là, prends soin de toi.

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