4 juillet 2019
Humains
Par: Vincent Guilbault
Vincent Guilbault

Vincent Guilbault

Dans un français très précis, très clair, bien accordé et juste assez hargneux, une employée (si on se fie à la conjugaison) d’un fast-food de la région a vidé son fiel sur les clients sur Facebook en fin de semaine. Anonymement, sur une page « spotted », son message très populaire, mais disparu depuis une journée ou deux, se veut un rappel : « ON EST HUMAINS!!!!! », dit-elle.

Je pourrais faire l’exercice de décortiquer les effets de la pénurie de main-d’œuvre et des impacts d’un emploi à salaire minimum, mais cette employée mystère le fait bien mieux que moi avec des exemples criants de réalité.
Dans son message, elle tente d’expliquer les raisons derrière une baisse de la qualité du service dans certains restaurants de la région depuis quelques mois. Ça parle de restauration, mais ça pourrait parler de bien des commerces qui offrent un service à la clientèle et dont les employés sont payés au salaire le plus bas possible. En voici un court extrait :
« Je travaille depuis 6 ans maintenant pis j’en ai vu de toutes les couleurs, mais là faut dire qu’on découvre à quel point les clients peuvent être des trous de cul. … Le service à la clientèle, c’est une des choses les plus importantes, je vais toujours donner mon 110 % et être dévouée pour mes clients, mais des erreurs, ça arrive ma gang de piments.
Nous sommes présentement en pénurie de main-d’œuvre, ce qui n’aide vraiment pas la cause, et ce, partout au Québec dans les p’tites jobines peu payées. Quand on me répond “bein poukoi vous angagé pô’’, la réponse est toujours la même : On essaie, mais connaissez-vous quelqu’un vous qui est pas cave et qui a envie de travailler temps plein […] à 12 $ de l’heure? Oui, parfois, on doit fermer la nuit, finir plus tard la nuit même quand nous avons de l’école le lendemain parce que notre staff est malade, absent, manquant. Ça ne nous rend pas plus heureux que vous. On ne ferme pas pour le plaisir.
Nous sommes étudiants, futurs avocats, médecins, plombiers, soudeurs, banquier name it. On est pas juste une bande de caves qui font juste oublier des sauces barbecue.
Mangez chez vous sacrament si vous êtes une personne tellement désagréable que vous pensez que vous défouler sur une gang d’employés qui se forcent chaque jour, c’est une affaire bright et justifiée. Les plaintes sont toujours reçues évidemment, cela nous donne la chance de nous améliorer, mais le respect et la politesse sont toujours bien reçus aussi. »
Deux choses à retenir. D’abord, l’expression « ma gang de piments » mérite à elle seule la lecture de ce texte!
Et deux, ce texte résume le plus humainement possible la réalité de la vie au salaire minimum et le service à la clientèle. Ça parle aussi de notre humanité. Ça parle du capitalisme et du rapport de domination dans nos relations (je paye, je te domine; tu es payé, alors tu fermes ta gueule et tu obéis). Ça parle de notre rapport avec les jeunes et la pression du travail et des études. Ça parle de notre tolérance à l’erreur, de notre indulgence.
Ah oui, qui dit Facebook dit commentaires. Naturellement, quelques piments pour cracher sur le messager et rappeler leur droit à un service impeccable. Mais surtout, des félicitations et des encouragements à l’auteure du message. Des visages jeunes, comme ceux qu’on exploite un peu facilement avec des salaires de misère ou des stages non rémunérés, par exemple. Cette jeunesse de « paresseux » et de « privilégiés ». Ben ces jeunes commencent à être tannés on dirait!

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