11 novembre 2020
Fragiles
Par: Vincent Guilbault

Vincent Guilbault

« Les filles au travail n’arrêtent pas de pleurer. » Une amie du milieu de la santé mentale qui me raconte. Le moral des employées est à terre. Les employées usées, barouettées d’une place à l’autre. Toujours entre deux chaises.

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Je dis elles, car il semble que ce soit encore une fois des femmes qui tiennent notre réseau de santé à bout de bras. Quand ton métier est une vocation, comme dans le milieu de la santé, ça veut souvent dire que c’est une job moins payée et faite par une femme. Ce n’est pas de moi, j’ai trouvé cette perle sur le web.
C’est donc tout ce réseau qui est fragilisé. C’était écrit dans le ciel que la santé mentale allait être le défi de la pandémie.
Nous étions déjà fragiles; la pression de la vie moderne. S’ajoutent le virus, l’isolement, l’incertitude économique. Je sens certains amis plus fragiles. Ça commence tranquillement à tous nous toucher : un parent malade qui finira sa vie en pleine pandémie, un nouvel adulte qui ne connaîtra ni son bal, ni son premier party de fête, ni ses premiers cours de cégep sur place.
Pour les ados, c’est le même souci. C’est un peu ce que nous répond Francis Lafortune, le directeur de la Maison des jeunes des Quatre Fenêtres. C’est difficile de gagner ton indépendance et de t’affranchir de tes parents si tu es cloîtré avec eux. Oui, les jeunes ont leur part du blâme; la bulle est loin d’être toujours respectée et l’école semble être un bon vecteur de transmission. Mais aurions-nous fait mieux à leur âge?
Je ne pensais pas que le wake-up call serait un chevalier avec son katana qui attaque des passants au hasard dans les rues de la capitale nationale.
En entrevue avec notre journaliste, le représentant de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, Joël Bélanger, soulignait que le nombre de visites en CLSC n’a pas augmenté cet automne comparativement à l’année précédente. « Mais quand les gens se présentent à l’accueil psychosocial, ils sont plus poqués. Ils ont attendu trop longtemps avant de demander de l’aide. »
C’est anecdotique, mais un ami œuvrant dans le milieu policier me disait qu’il y avait un peu plus d’interventions avec des poqués. Notons qu’il y a moins d’interventions policières en général en raison de la COVID-19 et des rues désertes, alors les problèmes de santé mentale sortent peut-être juste plus du lot.
Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a annoncé 100 millions de dollars en santé mentale. C’est la tragédie de Québec qui l’a poussé à devancer son annonce. En entrevue à Tout le monde en parle, il parle d’interdisciplinarité pour améliorer l’accès aux soins, les suivis et la prévention. C’est-à-dire de permettre aux intervenants de la santé, de la police et du communautaire à mieux se coordonner pour intervenir en santé mentale.
Mais rien n’est jamais simple. Déjà, juste dans le choix des programmes retenus, les employés se renfrognent. Je ne maîtrise pas assez le fonctionnement du milieu de la santé pour vous dire si les employés ont tort de craindre les changements à venir. Mais les gens du réseau que je connais sont épuisés déjà, et les changements de la réforme Barrette ont laissé de multiples cicatrices.
« Les filles au travail n’arrêtent pas de pleurer » me disait mon amie. Je me demande comment un traitant peut nous soigner si c’est lui qui est malade?

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