25 mars 2020
Deux mondes
Par: Vincent Guilbault
Vincent Guilbault

Vincent Guilbault

Un collègue m’a fait remarquer qu’il y avait deux types de personnes dans la crise. D’abord les stressées. Les combattants, au front, menant la guerre contre le virus. Ceux qui doivent faire garder leurs enfants, mais qui ne bénéficient pas des avantages d’une garderie réservée aux services essentiels. Les petits salariés qui se font couper des heures, mais pas assez pour que ça vaille le coût d’aller au chômage. Les entrepreneurs qui voient leur entre- prise prendre le bord. Les enfants qui seraient mieux à l’école qu’à la maison.

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Et il y a ceux qui ne sont pas assez stressés, me disait-il. Ceux qui publient des photos d’eux en pose de yoga, ces « héros » qui restent à la maison pour ne pas propager le virus. Je sais qu’ils font ce qu’il faut, me disait-il. Mais sont-ils obligés de publier leurs photos de yoga pour nous rappeler que la « crise » rime avez « zénitude »! Bon, un peu de jalousie de notre part peut-être.
C’est un peu ce que je mentionnais il y a deux semaines dans le texte Le Préambule. Là, ça va, ce sont les vacances, un ti-break dans la vie de fou de bien des gens qui méritent une pause. Mais pour certains, non seulement cette pause ne viendra jamais, mais la machine s’est emballée et la vie va foutrement plus vite, au contraire.
Naturellement, on regarde la situation avec nos propres yeux. Pour certains, c’est ennuyant. Pour d’autres, c’est l’enfer. Et ça teinte notre regard. Je tombe dans le piège aussi, en voyant la situation avec un œil de journaliste.
Hier, une image a circulé sur les réseaux sociaux montrant le docteur Arruda, souriant, qui se demandait à quelle question niai- seuse il allait devoir répondre aujourd’hui. C’est bien sûr faux, c’est une parodie pour illustrer que certaines questions des journalistes semblaient montrer une mauvaise maîtrise du dossier. Je peux vivre avec l’humour et la dérision. On peut aussi rire de mon métier.
Mais le mépris du métier, ça, ben de la misère. Les commentaires sous la publication étaient d’un mépris sans nom. Dans le fond, on veut que François Legault et Horacio Arruda gèrent la situation et que personne ne leur pose de questions, car ce n’est pas bon pour « l’unité nationale ». Que les journalistes arrêtent de poser leurs questions fatigantes, qu’ils ferment leur gueule un peu et qu’ils laissent donc nos bons pères de famille gérer la crise.
Ce genre de comportement me rappelle surtout que nous vivons tous dans la même province, le même pays, mais que nous vivons tous dans différents mondes. Quand un journaliste pose des ques- tions, moi, je salue. D’autres rechignent.
C’est toujours dans ces moments que je me souviens que bien des gens ne font pas la différence entre un commentaire épais d’un chroniqueur biaisé et l’intervention d’un journaliste indépendant.
Que pendant que des gens vivent cloitrés à la maison pour ne pas propager la COVID-19, tu as en même temps des snowbirds qui débarquent dans une ville en quarantaine avec leur winnebago pour faire leurs commissions en famille à l’épicerie! Plus que jamais, en temps de crise, je remarque qu’on ne vit pas tous dans le même monde. Il serait peut-être juste le temps de s’entendre tous ensemble sur deux choses par contre : d’abord, la crise est grave et si tu bana- lises la situation, tu fais partie du problème. Et deux, un journaliste, ça pose des questions plates et ça dérangent le monde. Au nom de l’information. Voilà, bonne quarantaine.

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