9 décembre 2020
De gauche à droite
Par: Vincent Guilbault

Vincent Guilbault

Si on se concentre sur les opinions et les commentateurs que l’on retrouve dans les différents médias du Québec, cet exercice à la limite schizophrène donne l’impression de vivre dans plusieurs pays.

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Des mondes qui ne se côtoient pas, sauf par Twitter, et qui déversent ensuite dans le débat public leurs conversations sans s’écouter. Et depuis quelques mois, ça empire. L’empathie et l’écoute manquent à plusieurs de nos commentateurs et interlocuteurs de l’actualité.

Ces temps-ci, tout ce débat malsain se transporte sur l’axe idéologique gauche-droite.

Malgré des études en politique, lorsqu’on me demande de parler de droite et de gauche, je reste toujours dubitatif. Je maîtrise le concept, certes, mais je reste quand même dubitatif. Au Québec, ça devient difficile de dresser le portrait. On a dit des libéraux qu’ils étaient progressistes, puis conservateurs, puis de gauche, puis de centre, puis de centre droit. Le Parti québécois et la Coalition avenir Québec sont des coalitions d’abord. D’un point de vue économique, elles sont probablement campées quelque part au centre, quoique plus à droite pour la CAQ, plus à gauche pour le PQ. Québec solidaire est à gauche économiquement. Et socialement aussi.

Donc si QS est à gauche sur les questions morales et identitaires, les autres partis seraient donc à droite, non? Mais notre droite sociale et morale au Québec n’est pas celle des Américains. Nos politiciens ou commentateurs dits de droite au Québec ne condamnent pas le mariage entre conjoints de même sexe, ni l’avortement ou l’immigration. Sauf les plus caricaturaux, souvent.

D’ailleurs, chaque fois qu’on parle de gauche ou de droite dans les médias, c’est sous forme de caricature. Dès que l’on parle d’identité ou d’idéologie comme le conservatisme ou le progressisme, le débat se laisse empoisonner par des extrêmes. La gauche devient le repère des « wokes » ou des antifachistes hypersensibles victimaires et détenteurs de la vertu; la droite devient le repère des identitaires racistes et paranoïaques de l’autre, des individus campés dans leurs privilèges capitalistes. Et le public s’y perd. La sphère publique est polluée par les discours en provenance de Twitter entre adversaires idéologiques qui ne s’écoutent plus. Et tout ça est exacerbé par les médias sociaux qui nous divisent en silo et nous font finalement côtoyer seulement ceux qui pensent comme nous.

Tout ça s’est accentué avec les épisodes de Verushka Lieutenant-Duval et du N Word à l’Université d’Ottawa ainsi que la saga de l’Association des libraires du Québec qui a retiré une vidéo de François Legault qui suggérait la lecture de L’empire du politiquement correct, l’ouvrage du penseur Mathieu Bock-Côté. Depuis, la gauche (ou une gauche) est sur l’échafaud et subit les jugements de la droite (ou une droite). On nous rappelle depuis que cette culture « woke », ou éveillée, nous empêche de débattre.
Que ceux, par exemple, qui refusent de discuter de racisme systémique sont des infréquentables, martèle Bock-Côté sur toutes les tribunes. Et pourtant, un de ceux qui refusent l’existence même du concept, le premier ministre François Legault, continue d’afficher un taux d’approbation très confortable chez l’électorat.
Non, il n’y a pas de nouvelle censure et le refus du dialogue n’est pas l’apanage unique de la gauche. Je vois seulement des penseurs et des commentateurs de plus en plus tribaux dans leur affiliation qui ne s’écoutent pas. « Une époque bruyante, disait le comédien et animateur Christian Bégin, où chacun brandit son porte-voix. »
Nous gagnerions tous, médias et publics, à laisser tomber les étiquettes pour mieux « recentrer » la discussion.

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